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Louise Farrenc (1804-1875)

Louise Farrenc en 1845

Compositrice française de premier rang pendant le romantisme

Louise Farrenc, française contemporaine de Berlioz, pourrait bien être la plus sous-estimée des compositrices du siècle dernier. Elle connut pourtant de son vivant de remarquable succès lors des représentations de ses œuvres et se fit dans sa spécialité, la musique instrumentale, une réputation dans la vie musicale parisienne de cette époque. [Par Ulrich Murtfeld]

« Ce sont de petites études propres et précises, ... si complètes dans leur exécution, si parfaites en un mot, que l’on doit les aimer, d’autant qu’elles laissent flotter dans l’air un léger parfum de romantisme. »
Robert Schumann à propos de la composition pour piano « Air russe varié » op. 17, Neue Zeitung für Musik.

« ... bien écrit, et orchestré avec un talent rarement trouvé parmi des femmes. »
Hector Berlioz à propos de l’Ouverture n°2.

« ... ce second quintette place son auteur parmi les compositeurs les plus distingués en ce genre. Ce quintette est remarquable par la méthode, la clarté des idées, l’unité de la pensée, la sobriété des imitations, le goût, l’élégance du style, mais surtout par les pensées mélodiques qui abondent et qui, toutes, sont d’une fraîcheur délicieuse. »
Henri-Louis Blanchard à propos du deuxième Quintette en mi majeur op. 31

« Faisant preuve de dons extraordinaires et d’une rigueur musicale toute masculine, Madame Farrenc a su s’attirer la reconnaissance des connaisseurs avec de grandes compositions où s’exprime une force intellectuelle considérée comme difficilement accessible aux personnes de son sexe... »François-Joseph Fétis

Louise Farrenc se distingue des autres compositrices du siècle dernier par son professionalisme et par un don évident pour les grandes formes d’écriture musicale telles que la symphonie et la forme sonate. A l’époque où Louise Farrenc composa ses œuvres majeures, la vie musicale en France était entièrement axée vers la musique vocale, en l’occurrence l’opéra, d’une part et vers les concerts mettant en valeur la virtuosité, d’autre part. Par ailleurs, les représentations musicales des salons et soirées à la mode, répondant au goût général, tendaient plutôt au divertissement superficiel mais exerçaient néanmoins une influence très importante. En s’orientant vers la musique sérieuse et abstraite, celle que des génies tels Mozart ou Beethoven portèrent au sommet de la perfection, Louise Farrenc suivait une tout autre direction. Ce n’est donc pas le grand public, mais plutôt les spécialistes et les connaisseurs du répertoire concertant, qui lui assurèrent le succès lors des premières de ses œuvres.

Il est très intéressant de connaître la vie de Louise Farrenc aujourd’hui. L’esprit créatif et indépendant qui ressort de sa musique correspond bien aux multiples événements pittoresques de sa vie. Louise Farrenc naquit à Paris le 31 mai 1804, fille du couple d’artistes Jacques-Edmé Dumont et Marie-Louise Courton, tous deux issus de familles de sculpteurs de père en fils. Il est frappant de noter que parmi les ancêtres de Louise Farrenc, les femmes faisaient particulièrement preuve de talents artistiques étendus. La réussite des Dumonts durait depuis plusieurs générations. Ils étaient estimés dans leur profession et se distinguaient par des relations privilégiées avec la Cour, tant sous Louis XIV que sous Louis XV. Depuis le milieu du XVIIIème siècle, ils faisaient partie des familles d’artistes invitées à vivre au Louvre. C’est là que vint au monde Auguste Dumont, le frère aîné de Louise, qui devint lui-même un sculpteur réputé. Peu avant la naissance de sa sœur, la famille s’installa à la Sorbonne au sein d’une colonie d’artistes fondée depuis peu. Trente familles au complet y cohabitaient dans une atmosphère libre et animée, qui contribua beaucoup à l’épanouissement de la fillette douée par ailleurs d’un point de vue tant musical qu’artistique. Un enseignement intensif du piano et du solfège vint s’ajouter à l’encouragement précoce de ses dispositions musicales par ses parents. Pleine de talent bien que modeste, presque timide de caractère, Louise devint à 15 ans l’élève d’Antonin Reicha, professeur principal de composition au Conservatoire National. Cela était inhabituel pour l’époque. Louise Farrenc écrivit ses premières compositions tout d’abord exclusivement pour «son» instrument, le piano. Il s’agit principalement de variations sur des thèmes et des arias d’opéras connus.
C’est lors des nombreuses représentations et concerts organisés dans la colonie d’artistes, auxquels elle-même participait en tant que pianiste, que Louise fit la connaissance de son futur mari, le flûtiste Aristide Farrenc : ils se marièrent en 1821. Les deux époux se complétaient harmonieusement. Aristide Farrenc fonda sa propre maison d’édition musicale, qui devint l’une des plus importantes en France, et s’engagea toute sa vie à présenter et faire connaître les œuvres de sa femme. C’est également grâce aux activités du mari que le jeune couple développa très tôt une étroite amitié avec le pianiste et compositeur viennois Johann Nepomuk Hummel. Cette amitié n’a pas été sans influence sur le développement artistique de Louise Farrenc. Madame Farrenc, obligée d’interrompre tout d’abord ses études chez Antonin Reicha lors de la naissance de sa fille Victorine en 1826, reprit toutefois rapidement son activité de composition. S’ensuivirent principalement des œuvres toujours pour piano, qui furent publiées par son mari. Ses premiers succès lui valurent une critique très élogieuse de Robert Schumann à propos de l’ »Air russe varié » pour piano op. 17 (1835) dans la Neue Zeitschrift für Musik, et des critiques tout aussi enthousiastes à Paris à propos des « Trente études dans toutes les tonalités majeures et mineures » op. 26 pour piano, terminées en 1838.

Dans les années 40 apparurent alors les œuvres de musique de chambre, qui, à la suite des œuvres orchestrales, apportèrent à Louise Farrenc une solide notoriété dans le monde musical français de l’époque : l’enthousiasme des critiques est alors exceptionnel. En 1839 et 1840, Louise Farrenc écrivit les quintettes pour piano op. 30 et op. 31 dans une formation avec contrebasse. La première eut lieu en petit comité devant un public d’experts et provoqua un enthousiasme général. Le critique Blanchard de la « Gazette Musicale » se montra profondément impressionné. Il décrivit les nombreuses qualités de la composition et ajouta une métaphore pleine d’imagination : « Dans le domaine, disons dans le royaume musical où est entrée Madame Farrenc, nous la saluons reine comme une autre Elizabeth ou une Christine, à condition qu’elle n’abdiquera point comme les deux dernières qui ont porté ce nom. »

En 1842 Louise Farrenc fut la première femme dans l’histoire du Conservatoire National à obtenir une place de professeur de piano. Elle devait conserver ce poste 30 ans. A cette époque, le cursus des études au Conservatoire séparait les étudiants des deux sexes. Naturellement Madame Farrenc avait été affectée au département féminin, de telle sorte qu’elle n’enseignait qu’à des étudiantes. Louise Farrenc effectuait son travail pédagogique avec autant d’engagement et de compétence que son travail de composition; le succès de ses élèves était au-dessus de la moyenne. Le fait qu’elle dut se contenter pendant longtemps d’un salaire moins élevé que celui de ses confrères masculins serait inacceptable avec nos valeurs actuelles. C’est seulement en 1850 que lui fut accordé, après des demandes répétées, une égalité de salaire, entre autres parce que son succès en tant que compositrice ne pouvait être ignoré. Parmi ses étudiantes se trouvait sa propre fille Victorine, qui, tout aussi douée que sa mère, se révélait excellente pianiste et connaissait un franc succès lors d’interprétations publiques entre autres aussi des œuvres de sa mère.

Parallèlement à ses œuvres de musique de chambre, Louise Farrenc se fit également remarquer en enrichissant le répertoire avec des œuvres pour orchestre. En 1840 eut lieu dans le cadre de la Société des Concerts la première de l’ « Ouverture » composées quelques années auparavant. La Société des Concerts organisait à cette époque des séries de concerts jouissant d’une renommée mondiale, consacrées à de grandes œuvres symphoniques, en particulier aux symphonies de Beethoven. Après le concert, Hector Berlioz, dont l’ « Ouverture Waterley » avait été jouée au cours de ce même concert, exprima son respect à l’égard des capacités de la compositrice dans ce genre musical. La première symphonie en ut mineur op.32 terminée en 1841 fut jouée pour la première fois à Bruxelles sous la direction du compositeur et chef d’orchestre Fétis. Tant à cette occasion que lors de la première parisienne, qui eut lieu peu de temps après dans la salle du Conservatoire, la présentation de l’œuvre fut un succès, célébré dans de nombreuses publications de presse, qui mirent en valeur la qualité de l’œuvre et s’étonnèrent qu’une femme puisse écrire pour orchestre avec tant de talent. Le critique réputé Castil-Blaze écrivit dans La France musicale « ...jamais une femme n’avait montré cette connaissance des artifices de l’orchestre, cette énergie de conception et d’effet. C’est parmi les hommes que Madame Farrenc doit chercher ses rivales. » Un autre commentateur écrivit : « Chose singulière ! La qualité qui domine dans cette œuvre d’une femme est précisement celle qu’on s’attend le moins à y rencontrer : il y a plus de vigueur que de délicatesse dans la symphonie de madame Farrenc... » (S.M. dans la « Revue de la musique religieuse, populaire et classique » - 1845, p. 162). Suivirent deux autres symphonies. Toujours dans le cadre prestigieux des concerts organisés par la Société des Concerts, eut lieu en 1849 la première de la troisième symphonie en sol mineur op. 36 : de nouveau l’œuvre fut accueillie avec enthousiasme. La célébrité de Louise Farrenc incita la critique à discuter beaucoup plus de la question « Les femmes et la composition ». Ainsi Pierre Scudo et Maurice Bourges écrivirent des articles sur ce sujet, ce dernier insistant sur la spécificité de Louise Farrenc à l’égard de ses prédécesseurs et la décrivant comme « la personnification du grand talent symphonique parmi les femmes. » Le musicologue Adrien de La Fage exigea de L’Académie qu’eu égard à Louise Farrenc le terme « femme compositeur » fit place à celui de « compositrice », à l’image des « actrices ». Cette idée ne fut pas alors retenue et ce changement de vocabulaire n’intervint qu’au XXème siècle.

En dehors des œuvres pour orchestre furent conçues après les quintettes pour piano diverses œuvres de musique de chambre. Par exemple les trios pour violon, violoncelle et piano en mi majeur op. 33 et en ré mineur op. 34 furent joués pour la première fois respectivement en 1844 et 1845 et connurent un succès régulier. Il faut également citer la sonate op. 39 pour violon et piano. Enfin, la représentation dans la salle Erard du nonette op. 38 pour cordes et vents en 1850, auquel participa le violoniste Joseph Joachim alors âgé de 18 ans, constitua un autre sommet; de nouveau les revues de presse mirent en évidence l’enthousiasme suscité par la musique de cette femme assez peu classique mais si admirable par sa force créatrice et son originalité. C’est à l’une des nombreuses critiques des œuvres de Louise Farrenc de cette époque que nous devons la description de la physionomie peu banal de la compositrice : « Les traits et les formes cérébrales d’une femme à la stature élevée, à l’aspect presque viril, aux cheveux argentés moins encore par l’âge que par la fièvre de la pensée, au front large et haut révélant une grande puissance du talent de combinaison, au regard fixe et quelque peu inquisitorial, à l’arcade sourcillière la plus admirablement développée que j’aie observée chez une musicienne... » (Honoré Chavée dans « La France musicale »). Certaines de ces observations sont aisément reconnaissables dans le seul portrait qui nous reste de Louise Farrenc, une peinture de 1845.
Si Louise Farrenc semblait à cette époque être quasiment débordée par le succès de ses compositions, elle connut dans sa vie privée un terrible choc du destin. Sa fille unique
Victorine fut atteinte d’une grave maladie, qui empêcha rapidement l’activité artistique de cette jeune femme prometteuse, avant de l’handicaper et d’engendrer sa mort précoce après plusieurs années de souffrance. Malgré le poids du chagrin, Louise Farrenc poursuivit infatigablement son œuvre. Le nonette fut écrit au cours de ces difficiles circonstances. En 1852 fut conçu le sextette en ut mineur op. 40 pour vents et piano, qui existe également dans une version pour quattuor à cordes et piano. Malgré les débuts prometteurs des premières symphonies, il semble que les engagements aient ensuite fait défaut, empêchant la poursuite des représentations. Les symphonies de Louise Farrenc ne figurèrent plus au programme de la Société des Concerts malgré des efforts répétés. Aristide Farrenc ne reçut plus à leur sujet que des réfus, notamment lors d’un voyage en Allemagne à Francfort et Leipzig. Il faut mentionner ici le fait que le préjugés à l’égard des compositions féminines étaient plus grands encore en Allemagne qu’en France, ce que révèlent plusieurs citations de l’époque.

En 1859 Victorine mourut de sa maladie. La perte de sa fille laissa une profonde cicatrice dans la vie de Louise Farrenc. Elle arrêta complètement son travail de composition et resta improductive les trois années qui suivirent. Les dernières œuvres créées au cours de la période précédente avaient été un trio pour clarinette, un trio pour flûte ainsi qu’une sonate pour violoncelle. En 1862 l’Académie des Beaux Arts dédia à Louise Farrenc le Prix Chartier, un prix que reçurent plus tard des compositeurs tels que Lalo, Franck ou encore Fauré. Madame Farrenc surmonta sa crise de création et parallèlement à son enseignement au Conservatoire recommença à soutenir activement son mari pour la réalisation d’un projet mûri de longue date, à savoir l’édition d’une collection importante de pièces pour piano baptisée « Le trésor du pianiste ». Aristice Farrenc s’intéressait depuis longtemps à la musique ancienne pour piano et avait rassemblé beaucoup de partitions au fil des ans. C’était la première anthologie de ce type en France, qui couvrait plusieurs époques de l’histoire de la musique depuis les tout premiers débuts de la musique pour piano. Dans son état final, cette collection rassemblait 20 tomes. La publication des différents tomes s’accompagnait d’une initiation du public aux anciens maîtres de l’art du piano dont les œuvres ne figuraient plus au répertoire de concert de l’époque, à l’aide de textes d’accompagnement et de concerts, au cours desquels Louise Farrenc participait en tant que pianiste. Après la mort de son mari en janvier 1865, Louise Farrenc poursuivit seule la publication.
Louise Farrenc abandonna son poste de professeur au Conservatoire en 1873. Elle mourut à Paris en septembre 1875.

Après sa mort ses œuvres tombèrent dans l’oubli complet ; plusieurs raisons peuvent l’expliquer. On peut cependant se demander si ses œuvres majeures, en particulier la musique de chambre pour piano, ne pourraient pas trouver leur place dans le répertoire actuel. A l’étranger, notamment en Allemagne, ses compositions font actuellement l’objet d’une redécouverte au travers de concerts, d’enregistrements de CD ou de travaux de recherche, mais ce regain d’intérêt ne se manifeste pas encore en France. Il existe un important travail de doctorat de la musicologue américaine Bea Friedland sur la vie et l’œuvre de la compositrice (Bea Friedland : Louise Farrenc, 1804-1875. Composer, Performer, Scholar, Dissertation, New-York City University 1975, Ann Arbor, 1980/Studies in Musicology Band 32). A l’Université d’Oldenburg, une édition complète des œuvres de Louise Farrenc est en cours de préparation, qui paraîtra aux éditions « Florian Noetzel Edition -. Ars Musica », P.O.B. 1443 - D-26353 Wilhelmshaven.
(Traduction : Barbara Terrier)